Le conseil agricole à l'ère du numérique : nouveaux outils, nouveaux rôles ?
20 octobre 2026·Par Margaux Sabatier
Conseil agricole à l’ère du numérique : quels outils, quel rôle pour le conseiller ?
_Webinaire expert du parcours Agroécologie & numérique, animé par Sébastien (cofondateur de Symbiose), avec Kevin (Symbiose), Lucile (conseillère indépendante en Occitanie), Coline (Telia), Étienne (Milpa) et Serge (chambre d’agriculture de l’Aveyron)._
Passer à une agriculture plus régénératrice demande plus d’expertise, plus de données à collecter et plus de suivi. C’est le conseiller qui porte une grande part de cette charge. Le numérique peut l’aider, à condition de servir vraiment le terrain. Cinq intervenants ont partagé leurs outils et leurs retours d’expérience.
Replay du webinaire :
Le cadre : mettre le « silicium au service du carbone »
Kevin a rappelé que l’agriculture industrielle est devenue la norme parce que toute la chaîne autour des fermes (achat, conseil, vente) s’est adaptée à elle. Déployer largement l’agriculture régénératrice suppose donc d’adapter chaque maillon, y compris le conseil. Il identifie trois freins côté ferme : le financement de la transition, le besoin d’expertise plus localisée et la charge administrative que représentent la collecte et le reporting. Côté organisations (banques, coopératives, filières), il pointe l’accès à la donnée, le coût des outils et de la formation, et la difficulté à financer seul cette transition.
Symbiose se présente comme l’infrastructure tech de la transition agricole : une plateforme avec une interface pour l’agriculteur, une pour l’organisation partenaire et une pour le conseiller. L’agriculteur y collecte ses données (par exemple en photographiant un document qui devient une donnée numérique), l’organisation suit un réseau d’exploitations avec ses propres référentiels, et le conseiller est mis en relation avec les fermes qui ont besoin de son expertise. Aux conseillers indépendants, Symbiose propose de la visibilité, une garantie de paiement et l’appui d’un réseau d’experts. Côté compétences, Kevin recherche à la fois l’expertise technique et ce qu’il appelle les _soft skills_ : l’écoute et la façon de formuler une recommandation.
Sur le terrain : un piège connecté contre la tordeuse de la grappe
Lucile accompagne des vignerons et des exploitations de grandes cultures, dans le Gers notamment. Ses clients attendent de la neutralité et de la technicité, pour optimiser des intrants de plus en plus coûteux. Elle choisit ses outils selon trois critères : la pertinence, le gain de temps et la valeur ajoutée pour l’agriculteur. Pas de gadget.
Son exemple : un piège connecté qui photographie chaque jour une bande collante et reconnaît, grâce à une IA, la tordeuse de la grappe parmi les autres insectes. Elle suit l’évolution des captures dans une application, tout comme le viticulteur chez qui le piège est posé. Auparavant, il fallait relever des pièges en carton à la main, au prix de nombreux kilomètres. Elle y voit aussi un conseil plus précis que les messages mutualisés, qui peuvent encourager des traitements systématiques et favoriser les résistances.
Le frein reste économique : un piège connecté coûte environ 650 à 690 €, contre 15 € pour un piège en carton. Pour un vigneron de dix hectares, c’est difficile à rentabiliser. Sa piste : poser un piège à un endroit représentatif d’un secteur et en partager le coût entre plusieurs exploitations, ce qui ramène la dépense à environ 15 à 20 € par hectare.
Telia : la voix comme interface
Pour Coline, le problème des outils numériques est l’interface : écran, clavier et souris ne fonctionnent pas dans un champ, sous la poussière et avec des gants. Telia propose un assistant que l’on appelle ou à qui l’on envoie des notes vocales, des photos, des PDF ou des tableurs. L’outil structure ces informations dans des bases de données que l’utilisateur personnalise, et peut produire des rapports (par exemple, un compte rendu des tours de vigne du mois pour un viticulteur). Ses utilisateurs gagneraient environ quatre heures par semaine sur la saisie et l’analyse, selon une formule de calcul propre à l’équipe. Un test de six mois est en cours en Occitanie, avec Occitanum et INRAE, auprès de conseillers et de viticulteurs.
Milpa : conseil et économie, via WhatsApp
Étienne a présenté Milpa, qui accompagne plus de 70 exploitations vers l’agriculture bio et régénératrice. Milpa ne facture pas son conseil de façon fixe : elle s’engage sur une marge opérationnelle garantie et se rémunère au succès. Faute d’outil adapté, elle a conçu le sien, qui relie chaque décision technique à son coût et à son potentiel économique. Sa collecte passe par WhatsApp, déjà utilisé par les exploitants, les entreprises de travaux agricoles et les techniciens. Les informations sont ensuite redistribuées dans des tableaux de bord et des simulateurs d’assolement. L’outil fluidifie aussi les contrôles bio, puisque les documents sont réunis au même endroit. Aucune formation n’est nécessaire, et la saisie prend même un côté ludique : on peut suivre une parcelle sur plusieurs années avec des photos au même stade.
Chambre d’agriculture : un diagnostic pour dialoguer
Serge, conseiller numérique à la chambre d’agriculture de l’Aveyron, travaille sur l’appropriation du numérique. Il utilise deux outils. Le premier est un diagnostic de maturité numérique de l’exploitation : six axes, une dizaine de questions par axe, et un diagramme radar qui sert de support de discussion avec l’agriculteur, individuellement ou en groupe. Le second est le Mobilab, conçu dans le cadre d’Occitanum, qui sensibilise les agriculteurs aux objets connectés et montre qu’on peut en fabriquer des versions simples, par exemple un cornadis connecté qui signale s’il est ouvert ou fermé. Pour identifier les outils pertinents, il combine sa veille, sa connaissance de l’exploitation, le diagnostic et Wiki Agritech, un répertoire d’outils numériques classés par filière et par usage.
Les échanges avec le public
Quels indicateurs pour suivre l’agriculture régénératrice ? Cela dépend de l’échelle étudiée : une banque s’intéressera à la ferme dans son entièreté (bilan carbone, consommation d’eau, risque climatique), une filière plutôt à la parcelle. Symbiose ne crée pas d’indicateurs : l’organisation choisit son référentiel et peut le compléter. Kevin rappelle que, dans les filières agroalimentaires, la majorité de l’impact d’un produit vient du champ, ce qui donne aux acteurs de l’aval un intérêt direct à connaître ce qui s’y passe.
À qui appartiennent les données ? Coline explique que Telia propose un hébergement aux États-Unis ou en Europe selon les clients, signe des accords de confidentialité avec chacun de ses fournisseurs de modèles d’IA (ceux-ci ne font que traiter la donnée, sans la stocker) et garantit par contrat que les données appartiennent à ceux qui les ont créées. Serge ajoute que la chambre informe les agriculteurs sur l’hébergement des données, en particulier en Europe.
Le numérique risque-t-il de déshumaniser le conseil ? Pour Coline, il s’agit d’une nouvelle interface de travail, qui délègue le travail administratif pour laisser plus de place à la relation humaine et à l’observation.
Ce qu’il faut retenir
Les intervenants convergent : l’adoption passe par un gain de temps réel et par une équation économique positive, démontrés à l’agriculteur. Les outils les plus convaincants s’adaptent aux canaux déjà utilisés sur le terrain (téléphone, messagerie, mobile) et laissent le conseiller se consacrer à ce qu’il fait de mieux : accompagner l’humain.